Par une fraîche après-midi d'automne, au mois d'octobre 2023, je me trouvais en compagnie du Dr Dil-Angaiz, pédagogue et professeur adjointe de la Karakoram International University à Gilgit. Nous nous rencontrions dans le bâtiment de la Faculté d'éducation, un espace immersif, financé par l'USAID et dédié à la formation des futurs enseignants dans la région montagneuse du Gilgit-Baltistan, au Pakistan. À l'extérieur, des étudiants manifestaient, protestant contre l'augmentation des frais de scolarité. À l'intérieur, le Dr Angaiz réfléchissait sereinement à son propre parcours éducatif, dans le cadre de son entretien pour le Projet d'histoire orale (OHP) organisé par l'Institut d'études ismaéliennes (IIS). Le contraste était frappant pour moi, ancienne élève du Graduate Programme in Islamic Studies and Humanities (GPISH) à l'IIS de Londres, pendant que j'interviewais cette femme, universitaire et enseignante originaire de la région. En l'espace d'une seule génération, la signification et la politique de l'éducation, ainsi que les possibilités d'y accéder, ont subi une profonde transformation, chaque époque étant marquée par ses propres luttes, sacrifices et opportunités.

Le Dr Angaiz fait partie des pionnières de l'enseignement au Gilgit-Baltistan. Son histoire est inextricablement liée aux changements systémiques survenus dans la région au cours des cinq dernières décennies, notamment à la suite de la première visite du 49e Imam ismaélien, feu son Altesse Shah Karim al-Hussaini, Aga Khan IV. Son parcours, étroitement lié à celui de sa mère, Gul Fatima (que j'ai également interviewée dans le cadre de ce projet), offre une remarquable perspective qui permet de comprendre l'éducation non seulement comme un progrès personnel, mais aussi comme un projet collectif de transformation sociale inspiré par la foi.

Le départ d'une fille, la détermination d'une mère

En recherchant les personnes qui avaient joué un rôle de catalyseurs dans la transformation de la région après les années 1960, je suis tombée sur un récit remarquable : un petit groupe de jeunes filles, choisies dans des vallées montagneuses reculées, dont Punial, dans ce qui était alors les Territoires du Nord (aujourd'hui le Gilgit-Baltistan) du Pakistan, avait été envoyé à Karachi pour y recevoir une éducation et une formation aux métiers de la santé. Parmi elles se trouvait celle qui est devenue le Dr Angaiz. Alors tout juste âgée de onze ans, elle menait une vie insouciante dans son village de Sher Qila, ignorant qu'une décision prise par la direction de l'institution ismaélienne allait non seulement transformer son avenir, mais aussi le visage de l'enseignement dans sa région.

Cette initiative, menée sur l'instigation de l'Aga Khan Health Board (AKHB), avait pour mission de former localement des femmes aux métiers de la santé, à une époque où l'enseignement secondaire et supérieur était pratiquement inaccessible dans ce qui étaient alors les Territoires du Nord du Pakistan (aujourd'hui le Gilgit-Baltistan). Le Dr Angaiz avait accepté la décision sans crainte ni hésitation. Cette confiance instinctive s'est révélée par la suite être une force déterminante du rapide changement social qui s'est opéré dans la région.

Elle a un souvenir très clair de ce moment :

À l'époque, nous n'avions aucune idée de la distance qui sépare Karachi de notre village et nous ne savions pas si une femme seule pouvait faire tout ce trajet. ... Comme mon père était lui-même enseignant, il a accepté et m'a dit [d'y aller]. J'avais alors 11 ans, je n'avais aucune idée des réalités et j'étais très contente. Mais cette opportunité a changé ma vie !

Pourtant, si ce voyage a été un synonyme de libération et d'opportunité pour la petite fille, il a exigé un sacrifice extraordinaire de la part de ceux qui restaient derrière elle, en particulier sa mère. Les souvenirs de Gul Fatima traduisent bien le poids émotionnel de cette décision :

J'étais chez moi, notre ancienne maison se trouvait à cet endroit, là-bas. Ma fille est arrivée en courant et m'a dit qu'elle avait accepté de partir dans le sud (à Karachi). Je lui ai dit : pourquoi veux-tu partir ? Nous n'avons pas de famille là-bas ! Mais elle a insisté et j'ai cédé. À ce moment-là, son père est arrivé et a dit que si Hazar Imam nous demandait quelque chose, même si c'était de nous jeter dans la rivière, nous devions le faire ! ... Dès que le véhicule est parti, je me suis évanouie.

Plusieurs dizaines d'années ont passé, mais Gul Fatima se souvient parfaitement de ce jour, des larmes, des adieux, du chagrin muet de l'acceptation. Ce sacrifice n'était pas un acte unique, mais un engagement durable. Comme beaucoup de mères de sa génération à Ghizer, elle a continué à contribuer à l'éducation de tous ses enfants, souvent plus par pure résilience que par des moyens matériels.

Elle se souvient d'avoir été interviewée plus tard dans sa vie :

Ils voulaient savoir comment j'avais supporté la situation et comment j'avais aidé mes enfants, et si j'avais des ressources pour les aider ? Je leur ai répondu que non, que je n'avais que des tomates : je cultivais et je vendais des tomates pour financer l'éducation de ma fille aînée. Et nous avons prié pour elle. Les prières de ses parents et de ses proches ont toutes abouti à sa réussite.

Le long chemin de l'apprentissage

Alors que le Dr Angaiz et ses homologues devaient au départ suivre une formation d'infirmière ou de sage-femme, son chemin a divergé. Avec le soutien de Nazneen Rahim, la responsable de son foyer et son mentor, elle s'est inscrite dans un établissement d'enseignement à Hyderabad. La communication avec les siens était limitée. Son mentor avait écrit à son père pour expliquer la décision et le rassurer sur la situation de sa fille. Chaque progrès a été marqué par l'incertitude, le courage et l'appui d'un cercle de plus en plus large de mentors et de soutiens institutionnels.

En se remémorant cette période, elle se souvient d'une autre intervention déterminante :

Sir Abdus Salam avait décidé d'ouvrir un foyer pour filles après avoir constaté les difficultés auxquelles j'étais confrontée à l'époque. Il s'agit du Foyer Al-Zahra, qui se trouve à Hyderabad. Il m'avait parlé du rapport de faisabilité. Il a expliqué que la situation était compliquée pour les jeunes filles ismaéliennes qui venaient de régions éloignées comme le Nord ou le Sindh rural et qu'il était nécessaire d'ouvrir un foyer pour jeunes filles dans les colonies ismaéliennes. ...Le foyer a ouvert ses portes et Hazar Imam [feu son Altesse le Prince Karim Aga Khan] l'a inauguré. Et j'étais présente.

Ce jour-là reste gravé dans sa mémoire, non seulement parce qu'elle avait rencontré l'Imam quatre fois au cours d'une seule journée, mais aussi en raison du conseil qu'il avait donné aux élèves, et ce à six reprises selon ses souvenirs : travailler dur. Ce conseil est devenu un principe directeur de sa vie.

Après avoir obtenu sa licence, le Dr Angaiz est retournée dans son village natal et a intégré l'École Aga Khan de Sher Qila, son alma mater. Sa décision montre que pour les Ismaéliens en général et tout particulièrement dans cette région, la spiritualité et le progrès matériel sont profondément liés :

Dans ce rêve, quelqu'un me présentait à Hazar Imam [feu son Altesse le Prince Karim Aga Khan]. Il m'a tapoté l'épaule en disant que j'aurais toute ma place à l'École Aga Khan de Sher Qila. Cet événement dans mon rêve est devenu le rêve ultime de ma vie. J'étais fermement convaincue que si le mawla le disait, alors je devais aller à l'École Aga Khan de Sher Qila, quoi qu'il arrive.

À l'époque, l'infrastructure de l'enseignement mise en place par le gouvernement dans la région était réduite au strict minimum. Une génération plus tôt, un ou deux professeurs masculins enseignaient toutes les matières. Les programmes se limitaient au Saint Coran, à l'ourdou et aux mathématiques élémentaires. S'inspirant des Écoles du Jubilé de diamant (Diamond Jubilee Schools) fondées dans les années 1940 par le 48e Imam, Son Altesse Sir Sultan Mahomed Shah Aga Khan III, la création des écoles relevant des Services d'éducation Aga Khan (AKES), sous l'égide de Son Altesse Shah Karim al-Hussaini, a marqué un tournant décisif. L'initiative ne se limitait pas à l'édification des écoles elles-mêmes, mais introduisait aussi un véritable bouleversement sur le plan de la formation des enseignants, de la réforme des programmes éducatifs et l'arrivée d'enseignantes formées localement et se situant à l'avant-garde du changement.
Poussée par sa quête de l'excellence, le Dr Angaiz a obtenu une licence d'éducation en 1994, puis une maîtrise en organisation, planification et gestion de l'éducation à l'Université de Reading, au Royaume-Uni, ainsi qu'un doctorat en éducation au Dowling College de Long Island, dans l'État de New York. Elle a continué à travailler dans les institutions de l'AKES à Sher Qila et à Gahkuch avant d'évoluer vers l'enseignement supérieur, où elle dirige le département de l'éducation de l'Université internationale de Karakoram, la première et la seule université du Gilgit-Baltistan.

L'éducation en tant qu'héritage

En cette journée internationale de l'éducation, des parcours comme ceux de Gul Fatima et du Dr Dil-Angaiz nous rappellent que l'éducation n'est jamais une réussite individuelle. Elle repose sur des sacrifices intergénérationnels, sur une vision institutionnelle et sur des actes de courage discrets, qui sont souvent le fait de femmes dont le courage et le labeur restent en général invisibles dans l'histoire officielle. Leurs trajectoires montrent comment l'accès à l'éducation peut reconfigurer non seulement des destins personnels, mais aussi des régions toutes entières.
Le Projet d'histoire oral de l'Institut d'études ismaéliennes joue un rôle crucial pour documenter ces récits, en préservant les voix, les souvenirs et les expériences vécues qui risqueraient sinon de s'effacer de la mémoire collective. En consignant de tels récit, le Projet d'histoire orale permet aux générations futures de comprendre comment l'éducation dans des régions telles que le Gilgit-Baltistan n'a pas été simplement accueillie, mais acquise, défendue et préservée avec énergie. Le Projet d'histoire orale préserve ainsi un héritage qui continue d'inspirer des luttes, des aspirations et des significations nouvelles dans l'éducation à une époque en pleine mutation.

À propos de l'auteur

Kiran Rahim est une chercheuse et une praticienne du développement spécialisée dans l'inclusion sociale, la justice et les droits et libertés fondamentaux au Pakistan. Elle est titulaire d'une licence en politique et relations internationales (IIUI, Pakistan), d'un LL.M. en droits de l'homme (Université d'Édimbourg) et est une ancienne élève du GPISH (cohorte 2017). Elle est actuellement basée à Islamabad, au Pakistan.